Pourquoi sommes-nous aveugles au sort des plantes ?

 

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L'arbre qui cache la forêt...

FRANCE CULTURE - Par Pierre Ropert - Le 22/05/2019

Chaque cri d'alarme environnemental met en avant les animaux en voie de disparition,

symboles vivants du désastre environnemental à venir.

La biodiversité a beau être mise à mal, les plantes semblent être étrangement ignorées de l'équation.

Abeilles, ours blancs, pandas, baleines… Lorsque l’on en vient à parler de menace sur la biodiversité, on a fait des animaux en voie de disparition les ambassadeurs de la catastrophe environnementale qui s'annonce. A l’heure où la sixième extinction des espèces est régulièrement évoquée, la disparition des animaux ne sonne malheureusement plus comme une surprise. Mais la flore, il convient de le rappeler en cette 26e journée internationale de la biodiversité, est pourtant tout aussi malmenée. "Les plantes ne parlent que très peu au grand public, regrette ainsi Marc Jeanson, botaniste et responsable de l’Herbier national au muséum national d’Histoire naturelle de Paris. Toutes les associations de protection de la nature ont d'ailleurs choisi un animal comme emblème. C'est un biais esthétique : un panda va beaucoup plus faire pleurer dans les chaumières qu'un rat-taupe nu. Et les plantes, plus encore que le rat-taupe, sont inconnues du grand public".

L'aveuglement aux plantes

Les anglo-saxons ont un terme pour désigner cette incapacité à s'intéresser aux plantes : la "plant blindness", ou l'aveuglement aux plantes. On le retrouve jusque dans les livres pour enfants précise Marc Jeanson :

Vous allez y trouver un lion, une girafe ou un hérisson. Regardez les plantes : vous êtes complètement incapable d'y distinguer des lilas ou des iris. Les plantes n'existent pas. Ce n'est même pas du mépris : c'est de la verdure, un amas vert avec parfois une couleur ou une odeur associée.

Selon les botanistes à l'origine de ce terme, Jame Wandersee et Elisabeth Schussler, cette incapacité à distinguer les plantes nous viendrait du manque d'indices visuels qui les signalent à notre attention : non seulement elles n'ont pas de visage, ne se déplacent pas à la manière d'animaux, mais elles ne sont pas non plus menaçantes. Notre cerveau, déjà trop occupé à filtrer énormément de données écarterait donc ce surplus d'informations "inutiles". Avec pour conséquence l'inhabilité pour les êtres humains à réaliser l'importance des plantes pour la biosphère et pour lui-même.

"Si vous enlevez les plantes il n'y a plus d'abeilles, il n'y a plus rien, c'est radical, poursuit Marc Jeanson. C'est à la base de tous les écosystèmes. Ce sont elles à l'origine des sols, c'est l'élément essentiel de tout le monde vivant, de tous les réseaux trophiques [la chaîne alimentaire, ndlr]. Si vous enlevez les plantes, tout le reste se casse la gueule..."

Un monde végétal mis à mal

"Protéger la biodiversité est aussi vital que de lutter contre le changement climatique" rappelait ainsi lundi 6 mai dernier Audrey Azoulay, directrice générale de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), avant la publication du Rapport d'évaluation mondial sur la biodiversité des experts de l'ONU. D’après la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) à l’origine de ce rapport, sur les 8 millions d'espèces animales et végétales estimées sur Terre, un million d’entre elles risquent de disparaître à brève échéance.  

Le rapport de 1 800 pages estime ainsi que 75 % de l’environnement terrestre et 66 % de l’environnement marin ont été “gravement altéré” par l’activité humaine. Le professeur Josef Settele, auteur principal de l’étude résume ainsi la situation :

Les écosystèmes, les espèces, les populations sauvages, les variétés locales et les races de plantes et d’animaux domestiques se réduisent et se détériorent, voire disparaissent. Le réseau essentiel et interconnecté de la vie sur Terre se rétrécit et s’effiloche de plus en plus.

L’étude évoque d'ailleurs la disparition imminente de près de 33 % des récifs coralliens et de 34 % des conifères. "Evolutivement parlant : les conifères ont perdu la bataille contre les plantes à fleur, même sur un temps beaucoup plus long, précise à ce sujet Marc Jeanson. Mais on parle à une échelle de de 100 000 ans." L'activité humaine a accéléré cette disparition, et s'il ne fait aucun doute que le monde végétal est sérieusement mis à mal par l'influence de l'être humain, il est extrêmement difficile d'en quantifier l'ampleur des dégâts pour la flore :

On ne sait pas combien d’espèces végétales peuplent notre planète. On en a une vague idée mais on découvre des centaines de nouvelles espèces chaque année. Pour les espèces qui ont été inventoriées, là on a des données assez précises, et les chiffres sont importants sur celles qui sont menacées ou en danger critique de disparition. [...] Mais le problème, c'est que tant qu'on détruira ces milieux, on ne peut pas avoir de données précises sur ce qui est menacé. On serait capable de donner un statut de conservation précis si on était d’accord sur le fait que la destruction massive des écosystèmes s’arrêtait aujourd’hui, or c’est l’opposé, on détruit de plus en plus.

La forêt amazonienne, emblème de la déforestation

S'il ne semble pas exister de plante emblématique du monde végétale, la forêt amazonienne est depuis longtemps devenue le symbole de la déforestation. En septembre 2017, l'émission La Méthode scientifique rappelait ainsi que sur les 3 000 milliards d'arbres recensés sur la planète, 390 milliards d'entre eux étaient localisés dans la forêt surnommée le "poumon de la planète" :

Forêt amazonienne à bout de souffle ?

Le botaniste et écologue à l'Institut de recherche pour le développement Daniel Sabatier rappelait alors les conséquences du changement climatique sur cette forêt tropicale :

La forêt amazonienne est un édifice instable et, selon les circonstances, elle est plus ou moins dynamique. Le réchauffement climatique provoque une accélération de la dynamique forestière, ce qui change sa composition, la rend moins diverse et ralentit sa fonction de puits de carbone. A terme, on craint même que l'Amazonie devienne émettrice de carbone.

A ces modifications climatiques s'ajoute la déforestation : selon le ministère brésilien de l’Environnement, la déforestation de la forêt amazonienne s’est aggravée de plus de 13 % entre août 2017 et juillet 2018, soit 7 900 km² défrichés contre 6 950 l’année précédente.

"Le problème c'est que pour beaucoup de gens la biodiversité la plus intéressante est celle des forêts tropicales... et c'est vrai mais ça n'est pas que ça, précise le botaniste Marc Jeanson. Dans les tropiques sèches, il y a des endroits avec une biodiversité incroyable. Les modifications hydriques, la transformation pour l'agriculture, sont évidemment très en lien avec la déforestation." Ainsi la déforestation n'a pas qu'une influence sur le climat global, mais également au niveau du climat local, notamment en ce qui concerne les précipitations : la forêt amazonienne, par exemple, est capable de déclencher ses propres pluies.

Un emblème pour la flore ? Le "Hyophorbe amaricaulis"

Alors quel sera le panda ou l'ours blanc de la flore ? Quel emblème choisir pour représenter le monde végétal dans son ensemble ? Confronté à la question, le botaniste Marc Jeanson évoque immédiatement "the loneliest plant in the world" (la plante la plus seule au monde), le hyophorbe amaricaulis :

C'est un très beau palmier, dans le jardin botanique de Curepipe, sur l'île Maurice, qui a été ravagée par la déforestation.  C'est le seul individu que l'on connaisse de cette espèce, et on ne peut pas le reproduire, parce qu'il faut deux individus. Je choisis ce symbole du palmier, parce que ça montre que par le biais du jardin botanique on peut arriver à conserver au moins une partie de la flore -  qu’on jugera comme prioritaire - à protéger, à préserver à travers la mise en culture. C’est l’homme destructeur d’un côté, et régénérateur de l’autre.

Pierre Ropert

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