Mercosur, le projet de marché commun sud-américain qui inquiète la filière bovine

Si on ne limite pas le tonnage de viandes exportées par les pays du Mercosur, l’impact sur le marché français sera considérable.

LA MONTAGNE ENTREPRENDRE - Publié le 18/02/2018 - par Marcel Oudot

Les négociations entre l’Union européenne et les pays du Mercosur, le marché commun sud-américain, inquiètent la filière bovine. Cette dernière voit d’un mauvais œil l’arrivée possible, chaque année, de 100.000 tonnes de viande bovine sud-américaine chez nous.

C’est, semble-t-il, le contexte géopolitique mondial qui a relancé les discussions entamées depuis plus de vingt ans entre les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay) et l’Union européenne. Le vide laissé par les États-Unis depuis l’arrivée du protectionniste Donald Trump au pouvoir a favorisé cette reprise, et la perspective d’autres accords. « Des négociations s’ouvrent avec des pays comme la Nouvelle-Zélande ou l’Australie, qui pourraient porter un coup à notre élevage ovin », s’inquiète Jean-Paul Denanot, député européen socialiste et membre de la commission agriculture et développement rural au Parlement européen.

« Les paroles d’Emmanuel Macron
sont en totale incohérence  avec ses actes »

L’ancien président de la région Limousin déplore qu’« à chaque négociation, la variable d’ajustement est la viande et notamment la viande bovine, ce qui entraînera inévitablement la ruine de notre élevage européen. Cette production hautement sensible doit être exclue des négociations », estime le député européen. Les premières propositions mises sur la table par l’UE, à l’automne, évoquaient le chiffre de 70.000 tonnes de viande importées des pays du Mercosur.

« On parle aujourd’hui de 100.000 tonnes, et peut-être jusqu’à 130.000 tonnes, s’ajoutant aux 50.000 tonnes prévues dans le CETA, l’accord UE-Canada ! », précise Jean-Paul Denanot. Pour lui, « de telles concessions sur la viande bovine dans les accords commerciaux sont inacceptables » et « les belles paroles prononcées en Auvergne par le président de la République le 25 janvier se révèlent aujourd’hui en incohérence totale avec ses actes ».

L’ancien député européen corrézien, Jean-Pierre Audy, qui s’est rendu à plusieurs reprises dans les pays du Mercosur dans le cadre de son mandat européen, est toujours très mesuré dans ses propos. Pourtant, il ne se prive pas, sur ce sujet, d’égratigner lui aussi le président de la République, coupable selon lui de légèreté. Il souligne également l’attitude du Royaume-Uni, qu’il soupçonne, après le Brexit, de vouloir importer des ovins de Nouvelle-Zélande et de les faire passer en Irlande pour qu’ils entrent ainsi sur le marché européen.

 

La filière remontée

Les acteurs de la filière bovine sont eux aussi (eux d’abord !) farouchement opposés à cet accord et ils n’ont pas manqué de le faire savoir au ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, lors du congrès de la puissante fédération nationale bovine (FNB) auquel il était invité, à Évreux (Eure) le week-end dernier.

Dans la salle, des participants ont déployé sous ses yeux une banderole géante sur laquelle on pouvait lire « Non aux accords UE-Mercosur ». Le Cantalien Bruno Dufayet, président de la FNB, rappelait dans son intervention le « scandale récent de la viande avariée au Brésil » pour noircir le tableau : « conclure cet accord au lendemain des États généraux de l’alimentation relève de l’irresponsabilité. Ce n’est pas seulement, conclut-il, l’emploi de plusieurs dizaines de milliers de personnes, mais aussi la qualité de l’alimentation et la santé des citoyens qui sont aujourd’hui bradées ». 

Questions à… Jean-Pierre Audy, ancien député européen (2005-2014)



Pensez-vous que les négociations UE-Mercosur puissent aboutir ?
Ces négociations ont été entamées au milieu des années 90, mais l’instabilité politique et monétaire dans la région, en Argentine notamment, n’ont pas permis d’aboutir à un accord, malgré les intérêts des deux parties. Aujourd’hui, les préoccupations de l’Union européenne tournent autour de l’élevage bovin et si on n’en fait pas un point non négociable, on court à la catastrophe.

Quelle serait la méthode, selon vous ?
Il faudrait constituer une sorte d’exception. On sait gérer ce genre de choses dans les traités internationaux. Dans tous les cas, cette question doit être réglée bien en amont.

Quels sont les dangers d’un tel accord ?
Si on ne limite pas le tonnage de viandes exportées par les pays du Mercosur, l’impact sur le marché français sera considérable. Et ce n’est pas en dînant ou en prenant l’apéritif avec M. Juncker (le président de la Commission européenne, ndlr) qu’Emmanuel Macron réglera cet épineux dossier. Son approche du prix de revient réglementé des produits n’est pas la bonne. C’est plutôt sur le prix de revient des exploitations (prix du foncier, charges sociales…) qu’il faut agir.

Quelle est la marge de manœuvre du Parlement européen ?
Le Parlement européen n’intervient pas directement dans les négociations, mais c’est lui qui tranchera, au final.

A l’heure actuelle, y aurait-il une majorité pour un tel accord ?
Sans doute oui. La majorité des pays de l’UE ne sont pas soumis aux mêmes problématiques, pour la viande bovine notamment. En outre, les autres productions agricoles françaises (vins, fromages, alcools…) verraient plutôt d’un bon œil la conclusion un tel accord. Enfin, n’oublions pas que la France a de nombreux intérêts en Amérique du Sud, dans la production industrielle notamment et automobile en particulier.

Marcel Oudot