L’orthorexie : le « mal » des tables occidentales

Du plaisir à l’obsession...

Usbek & Rica - Be Good. Do Good. -  25/07/2018

L’obsession de « bien manger » peut-elle devenir une maladie ? Oui, et ce trouble a un nom : l’orthorexie. Décryptage d'un phénomène de plus en plus courant, un « mal de l'époque » qui peut aussi apparaître comme le symptôme d'une société obsédée par la performance.

Mais qu'est-ce qui se cache derrière le terme barbare d’« orthorexie » ? L'étymologie est simple : le mot vient du grec orthos, qui signifie « droit », « correct », et d'orexis, qu'on peut traduire par « appétit » ou « alimentation ». Le terme fait son apparition en 1997, dans un article du médecin américain Steven Bratman intitulé « The Health Food Eating Disorder ». Le docteur y liste une douzaine de questions permettant à une personne de s’auto-diagnostiquer. Des questions telles que : « Est-ce que j'ai la conviction que manger sainement augmente mon estime de moi ? », « Est-ce que mon alimentation modifie mon style de vie : fréquence des repas au restaurant, repas en famille ou chez des amis ? », « Est-ce que je crois que manger des aliments sains améliore mon apparence ? », ou encore : « Est-ce que je me sens coupable dès que je m'écarte de mon régime ? ».

Évidemment, si vous répondez à quelques-unes de ces questions par l’affirmative, cela ne veut pas nécessairement dire que vous êtes sujet à l’orthorexie. Pas de panique. Mais si une majorité de ces questions fait écho à des préoccupations, alors vous ressentez probablement une forme de stress lié aux repas.

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 Du plaisir à l’obsession

Car l'orthorexie correspond à une obsession : celle de la qualité de l'alimentation. Elle met la nourriture au centre d’exigences que le consommateur s'impose à lui-même pour être en bonne santé, jusqu’à ce que cela devienne une idée fixe. Un atavisme que la série humoristique américaine Portlandia a parfaitement croqué. Dans l'extrait ci-dessous, les deux clients d’un restaurant sont tellement obnubilés par la provenance d’un poulet qu’ils vont jusqu’à visiter la ferme où l’oiseau a grandi et demander son certificat de naissance.

Ce qui pose problème, avec l’orthorexie, ce n’est pas le fait de se préoccuper des bienfaits de l’alimentation sur la santé (ce qui est un comportement tout à fait sain), mais le caractère obsessionnel de cette préoccupation. Une personne atteinte d’orthorexie n’éprouve plus de plaisir à manger, ou à l’idée d’effectuer un repas. À l’inverse, elle passera « le plus clair de son temps à trouver "de bons aliments" ou à préparer ses repas, pouvant éventuellement occuper toute sa journée à le faire », explique un article de L'Obs  consacré à ce sujet.

La personne orthorexique éprouve une culpabilité très forte si elle déroge aux règles alimentaires qu'elle s'est fixées. Un article de L’Express note que « ce trouble se situe entre le trouble obsessionnel compulsif (TOC) et la phobie, mais à la différence du TOC généralement mal vécu par le patient, l'orthorexique s'assume et revendique souvent ses choix alimentaires. » L’orthorexie serait-elle validée par les injonctions de notre époque ?

Un mal de l’époque

« L'orthorexie est une pathologie propre aux obsessions du XXIe siècle. Il est possible d'établir une corrélation avec le discours contemporain ambiant et culpabilisant sur la nécessité d'une alimentation équilibrée » raconte Nathalie Dumet, psychologue clinicienne et auteure du livre L’Inconscience dans l'assiette, 12 petites histoires pour se libérer des tyrannies alimentaires (Dunod, 2017), dans l'article de L'Obs.

Au-delà des injonctions alimentaires et pseudo-nutritionnelles, les récents scandales alimentaires ont aussi fait le lit des orthorexiques, en faisant naître dans l’esprit des consommateurs une angoisse liée à l’alimentation. Les aliments sont devenus « suspects » et deviennent des objets comestibles non identifiés (OCNI), selon la terminologie du sociologue Claude Fischler : des aliments modifiés ou transformés dont la provenance est difficilement traçable.

L'application Yuka / ©Yuka

Pour autant, Nathalie Dumet tempère le diagnostic sur ce « mal de l'époque ». Elle rappelle que les comportements alimentaires s'inscrivent dans l'histoire affective des personnes. Il convient donc de prendre en compte à la fois les dimensions sociales et psychopathologiques de l’orthorexie : « Il existe un continuum entre la pression sociale extérieure de plus en plus prégnante sur l'alimentation, et des causes psychiques, psycho-affectives, inhérentes aux individus. » Dans un monde où la performance sociale est au coeur de nos vies, l’orthorexie est finalement un « mal » tout autant que le symptôme d’une société devenue obsédée par la performance.