Le président de la Fédération bovine : la France doit prendre toute sa place

Une interview très intéressante de Bruno Fayet. Des problèmes bien posés qui rejoignent la philosophie de TerAvenue.

LA MONTAGNE ENTREPRENDRE article de Dominique Diogon publié le 21/09/2017

Bruno Dufayet, président de la Fédération nationale bovine : « la France doit prendre toute sa place »

Bruno Dufayet est l’une des figures montantes de l’agriculture française.

Président de la Fédération nationale bovine (FNB) et de la Conférence nationale de l'élevage (CNE), Bruno Dufayet est l'une des figures montantes de l'agriculture française. Très impliqué dans le rapprochement entre la filière viande et les associations environnementales, l'éleveur salers de Mauriac (Cantal) entend coller le plus possible aux attentes sociétales afin de redonner du revenu et un avenir à une profession qui traverse une crise existentielle.

Comment se porte aujourd'hui l'élevage et la filière bovine hexagonale ?

L'élevage bovin ne se porte pas très bien. Nous sommes toujours dans une période de crise avec des niveaux de revenus relativement bas qui n'arrivent pas à remonter. Nous avons un vrai problème de rémunération de nos produits. Nous travaillons en dessous de nos coûts de production. Et quand la situation, on finit dans un mur. Et là, nous sommes en train de taper dans le mur.

Les raisons de crise sont-elles conjoncturelles ou structurelles ? Ou les deux à la fois ?

J'ai envie de dire qu'il y a des raisons structurelles. La problématique du prix, il suffit de regarder le différentiel ou le rapport Chalmin de l'Observatoire de la formation des prix et des marges. L'éleveur a perdu 60 centimes d'euros. Le consommateur a continué à payer un centime de plus entre 2015 et 2016. Nous savons que la valeur ajoutée se crée puisque nous n'avons pas connu de baisse de prix à la consommation. Il y a donc un vrai problème structurel de répartition de la marge. L'éleveur reste malheureusement la variable d'ajustement. Chacun essaie de couvrir ses coûts de production et on laisse à l'éleveur ce qui reste. Or, ce qui reste ne couvre nos propres coûts de production.

Malgré la multiplication des actions sur le terrain, des discussions engagées au sein de l'interprofession, vous n'avez pas réussi à avancer sur ce sujet ?

Du fait de la législation européenne, nous n'avons pas le droit de parler de prix au sein de l'interprofession. Nous avons donc besoin des pouvoirs publics pour qu'ils pèsent de tout leur poids sur deux choses. La première, l'intérêt de maintenir une production française pour assurer une alimentation aux Français. Et dans un deuxième temps plus politique, de peser aussi sur Bruxelles pour qu'on fasse sauter ce fameux droit de la concurrence qui annihile toutes les discussions entre éleveurs et abatteurs afin qu'il y ait une juste répartition des marges. Dès que nous avons une idée, on nous brandit tout de suite la menace du gendarme européen qui va venir nous expliquer que c'est anti-concurrentiel, anti droit européen.

L'exemple du « paquet lait », qui a permis aux producteurs de s'organiser et de limiter la production, montre pourtant qu'il est possible d'assouplir ce fameux droit de la concurrence européen ?

Effectivement. Ce que nous aimerions c'est qu'on aille un peu plus loin que « le paquet lait » en créant des exceptions à ce droit européen. Il y a des pans de l'économie qui doivent être exemptés de ce droit de la concurrence. L'alimentaire en est un. Après, il faut une véritable prise de conscience de tous les acteurs de rémunérer tous les maillons, dont celui de la production. Et ça pour le coup, cela doit se faire au niveau interprofessionnel.

Et sur ces deux dossiers, Bruxelles et interprofessionnel, où êtes-vous ?

On essaye de faire entendre notre voix auprès des gouvernements. Dans le cadre du règlement Omnibus qui est en cours à Bruxelles, nous sommes également présent pour sensibiliser à l'enjeu qu'il y a derrière pour nos territoires. Nous attendons également beaucoup des états généraux de l'alimentation qui ont été lancés en juillet. L'idée est de réfléchir à une alimentation non seulement saine mais aussi suffisamment rémunératrice pour les producteurs français. Nous en profitons pour peser contre ce droit de la concurrence qui bloque pas mal d'initiatives.

Dans l'idéal, quel mécanisme voudriez-vous substituer à ce droit de la concurrence européen ?

Nous demandons qu'on autorise des acteurs d'un même pays à s'organiser et à fixer des prix pour ce qui est de sa consommation intérieure.

Quelle est la position des autres syndicats d'éleveurs européens sur la question ?

Tout le monde n'est pas sur la même logique. Mais les Allemands sont, par exemple, en train de se rapprocher de nos positions. Après, il y a les nouveaux entrants qui sont sur une logique d'exportation et n'ont pas cette réflexion d'organiser leur marché intérieur pour mieux rémunérer leurs producteurs. L'Irlande, qui exporte plus de 80 % de sa production, ne se pose pas les mêmes questions que la France qui fournit d'abord son marché intérieur avant d'aller à l'export pour écouler ses excédents.

Comment vos revendications sont accueillies à Bruxelles par le Commissaire européen à l'agriculture, l'Irlandais Phil Hogan ?

Il ne se mouille pas trop sur le sujet. De toute façon, on le sait, au sein du Conseil des ministres, chaque pays a des positions différentes. Au niveau de la Commission, il n'y a pas non plus une position unanime. Certains parlent de la possibilité de faire des aménagements. Pour l'instant, nous nous heurtons à des difficultés au niveau européen. Mais nous avons aussi un problème franco- français. La position de notre pays n'est pas assez claire pour venir à nos côtés combattre ce droit de la concurrence.

La stagnation de la consommation de viande ne vous inquiète-t- elle pas ?

Nous sommes, c'est vrai, sur une très légère érosion de la consommation. Mais il y a de plus en plus de questions sociétales auxquelles nous devons répondre. Cela fait des préoccupations du métier d'éleveur mais aussi plus largement de la filière. Nous devons nous adapter mais aussi faire reconnaître que nous avons la chance en France d'avoir un modèle qui n'a pas pris les travers des gros pays producteurs de viande (Argentine, Etats-Unis, etc.). Quand je dis ça, cela ne signifie pas que nous n'avons pas de progrès à faire en matière d'environnement et de bien-être animal. Mais à un moment, nous devons arriver à poser ça dans le contexte mondial et dire que notre modèle n'est pas si mauvais et qu'il va peut-être falloir le soutenir si on veut le voir survivre. Parce que cela reste le modèle le plus fragile économiquement. C'est un vrai enjeu.

Quel est ce modèle français ?

Ce sont des exploitations à taille humaine. Nous sommes à une soixantaine de vaches pour l'équivalent en nombre d'hectares par actif. Tout le monde parle de l'herbe en disant qu'il n'y en a quasiment plus dans l'élevage bovin en France. C'est faux. Nous restons sur un système herbager avec 13 millions d'hectares de prairies. Ce n'est pas rien. En bovins viande, l'herbe représente 80 % de la ration.

Le danger du libre-échange, c'est que vous vous retrouviez en concurrence frontale avec des pays au modèle radicalement différent et aux coûts de production bien inférieurs...

Il y a effectivement une distorsion de concurrence organisée et orchestrée par l'Europe. Nous devons essayer de faire comprendre à la société tous les risques qu'il y a à ouvrir nos frontières à des viandes venant de continents où les modes de production n'ont rien à voir avec les nôtres. Au niveau de la filière, nous menons un travail commun avec la Fondation Nicolas Hulot pour se battre contre la mise en place du Ceta en France et tous les accords de libre-échange qui suivent, type Tafta et Mercosur, et arriveraient aux mêmes travers en matière de concurrence déloyale.

Aujourd'hui, pourtant, avec l'explosion de la demande mondiale, n'y a-t- il des opportunités à saisir à l'international ?

Cela fait partie des stratégies que l'on porte au niveau de la filière. On voit qu'il y a un potentiel de consommation dans le monde important. La France est un grand pays producteur de viande bovine et doit prendre toute sa place. Tout le monde rêve de la Chine. D'ici une dizaine de mois, les premiers envois devraient se faire. Les acteurs de l'aval de la filière doivent prendre conscience de l'importance de prendre des marchés à l'export car c'est de l'activité pour leurs entreprises. Cela a aussi souvent un impact positif sur le revenu des éleveurs. Nous devons donc avoir une stratégie collective. Cela peut paraître paradoxal de vouloir exporter d'un côté et d'être fermé de l'autre aux accords de libre-échange. La différence, c'est que notre objectif est d'aller exporter dans les pays où il n'y a pas de production et non d'aller déstabiliser les marchés de pays producteurs.

La filière bovine a mené tout un travail de concertation avec plusieurs associations environnementales. Vous avez récemment décidé d'aller encore plus loin. En quoi consiste votre nouvelle démarche ?

Pour montrer notre volonté d'aller sur ces questions sociétales, nous avons fait le choix au niveau de la filière de s'engager dans un pacte pour un engagement sociétal. C'est l'équivalent d'une démarche RSE (Responsabilité sociétale des entreprises), sauf que là nous le faisons au niveau d'une filière. Ce n'est pas un coup marketing. C'est vrai engagement. Nous allons nous faire évaluer par l'Afnor – la première aura lieu début 2018 et il y aura ensuite une évaluation tous les trois ans -, sur la base de la norme ISO 26000. Cela passe par énormément de dialogue avec les personnes autour de nos métiers jusqu'aux consommateurs et prendre en compte toutes les attentes pour trouver des consensus. Pour illustrer cette démarche, nous nous basons sur le travail réalisé avec les associations environnementales et nous engageons également un dialogue avec des associations welfaristes pour réfléchir ensemble à la question du bien-être animal et trouver des solutions communes. C'est une façon d'entretenir les liens que nous avons avec les citoyens et les consommateurs.

Vous êtes confrontés de plus en plus à des associations anti-viande très virulentes et actives sur les réseaux sociaux. Comment riposter ?

D'abord, ce n'est qu'une minorité et nous avons choisi de rester sur une communication positive. Nous savons que plus de 90 % des Français continuent de manger de la viande. Nous nous devons de répondre à ces gens-là. Nous avons lancé des formations pour que les membres de la filière maîtrisent mieux et utilisent plus les réseaux sociaux.

Par rapport à d'autres filières, comme le vin, la segmentation du marché de la viande bovine est très faible. Comment arriver à créer des grands crus pour ramener de la valeur ajoutée aux éleveurs ?

Le grand chantier de demain est d'arriver à faire une segmentation en fonction de la qualité. Au niveau de la FNB, nous avons lancé une démarche appelée « Eleveur et engagé », avec un cahier des charges précis sur les pratiques d'élevage mais aussi sur les jours de maturation, donnée essentielle dans la qualité du produit. Nous garantissons aux consommateurs que l'argent qu'il dépense permet à l'éleveur de couvrir ses coûts de production.

Un projet a également été lancé à l'échelle du Massif central...

Oui, ce projet s'appelle « Valomac » et tourne autour du modèle d'élevage de notre zone. Nous évoluons sur une zone très herbagère. Pas mal d'études ont montré qu'une viande issue d'animaux nourris à l'herbe est plus riche en omégas. Mais cette viande a d'autres valeurs : d'entretien du territoire, de services rendus à la société. Tout ça nous espérons en faire un segment de marché. Est- ce que ce sera un label, une marque, on ne le sait pas encore. Cette réflexion est portée par tous les acteurs de la filière viande du Massif central. Nous espérons voir courant 2018 dans les rayons des magasins de la viande du Massif central élevée à l'herbe.

Quelle est l'importance du Sommet de l'élevage pour la filière bovine hexagonale ?

Le Sommet est devenu le salon européen incontournable. C'est un lieu de rencontres pour créer des flux commerciaux mais aussi pour échanger sur des pratiques et faire la promotion de l'innovation. Ensuite, c'est une vitrine vis-à- vis des pays étrangers avec des délégations qui viennent des quatre coins du monde. Nous avons la chance d'avoir en France une génétique connue et reconnue au niveau mondial. C'est aussi une vitrine de l'organisation de la filière française. Finalement, c'est le lieu où quand on a un pays cible, on peut tout présenter tout le savoir-faire et les spécificités françaises en l'espace de deux, trois jours. C'est donc un moment important pendant lequel on peut faire passer des messages au monde politique en montrant concrètement ce qu'est la filière viande bovine et le poids qu'elle peut avoir sur l'économie et la vitalité des territoires.

Interview par Dominique Diogon
Photos : Richard Brunel