Camembert : la guerre des appellations en passe d'être résolue

 «Même si on voit que de plus en plus de clients font bien la différence entre les deux appellations, elles contribuent à la confusion du consommateur »  Marie Guittard, directrice de l'Inao

LE FIGARO.FR Economie Par   Publié 

Camembert : la guerre des appellations en passe d'être résolue

«Camembert de Normandie» ou «Camembert fabriqué en Normandie». La coexistence de ces deux appellations dans les rayons des linéaires est trompeur pour le consommateur. L'organisme en charge de la défense des appellations d'origine protégée (AOP) attend des industriels et artisans une piste de résolution pour février 2018.

«Camembert fabriqué en Normandie» ou «Camembert de Normandie»? Lequel obtient votre préférence? Si l'on se fie aux chiffres de vente: le résultat est clair. Avec 60.000 tonnes, le premier type devance nettement le second, qui écoule 6.000 tonnes par an. Mais côté qualité, le constat n'est pas le même, loin de là.

D'un côté, un fromage certifié par l'Appellation d'Origine Protégée (AOP) au cahier des charges assez strict (fabrication au lait cru, issu d'un troupeau essentiellement normand, moulé en cinq couches successives, de forme ronde et plate de 10,5 à 11,5 cm de diamètre et de 3 cm d'épaisseur, pesant au moins 250 grammes...). Il s'agit du Camembert de Normandie, une AOP créée en 1986 pour protéger le savoir-faire et l'origine normande de ce fromage qui trouve ses racines aux XVIIIe siècle, dans le pays de Camembert (Normandie). De l'autre un camembert «fabriqué en Normandie», dont la seule exigence est d'être fabriqué dans un site ou une usine située en région normande, quels que soient la provenance et le traitement du lait.

AOP créée en 1986

L'origine de cette situation, trompeuse pour les gourmets, est propre à ce fromage à la renommée mondiale et consommé aux quatre coins de la planète. La définition d'un «camembert» est en effet fixée par des normes internationales. Devenu un nom commun, il ne peut plus être l'objet d'une appellation spécifique nationale. Tout comme le brie ou coulommiers. Mais pas comme le Roquefort, protégé par une HOP. Pour défendre l'origine et le savoir-faire fromager sur ce produit, l'INAO, l'organisme en charge de la définition et de la défense des signes de qualité (AOP, AOC, IGP, Label Rouge, Agriculture Biologique...) a donc créé l'appellation «de Normandie» en 1986.

Utilisée par les artisans, les fermiers et les industriels respectant son cahier des charges, cette AOP a dans un premier temps coexisté avec la mention «fabriquée en Normandie». Tolérée, cette coexistence devait cesser en 2008 mais a perduré dans les faits depuis 10 ans, dans un flou général. De quoi créer un manque de lisibilité chez les consommateurs. «Même si on voit que de plus en plus de clients identifient les deux appellations et leurs différences de qualité», explique Marie Guittard, la directrice de l'Inao.

Usurpation d'appellation

Il n'empêche, pour l'Inao - qui doit défendre les appellations contrôlées, comme pour les derniers producteurs indépendants du Camembert de Normandie (2 fermiers qui font 10% des tonnages, et deux artisans), le risque de confusion est trop grand. Si les grands producteurs voient dans la mention «fabriqué en Normandie», un moyen de valoriser ce produit à l'étranger, les derniers petits producteurs y voient surtout une usurpation du mot «Normandie» qui leur est préjudiciable. Une vraie concurrence déloyale en somme, dont ils demandaient l'interdiction.

«Même si on voit que de plus en plus de clients font bien la différence entre les deux appellations, elles contribuent à la confusion du consommateur »

Marie Guittard, directrice de l'Inao

Un recours en justice d'un des producteurs fermiers contre les grands industriels utilisant «fabriqué en Normandie», a été déposé en 2012... Sans succès. La situation a peu évolué depuis, les principaux producteurs de camembert AOP (Lactalis, Isigny-Sainte-Mère, Maîtres Laitiers du Cotentin...) produisant aussi du «fabriqué en Normandie». Cette endogamie favorable au statu quo, a enlisé la situation. L'Inao a donc pris récemment le tonneau par les cornes, réunissant mercredi dans ses locaux à Caen, les acteurs des deux appellations. «Il faut sortir rapidement de cette coexistence, à la fois pour être plus clair vis-à-vis du consommateur non averti, mais aussi et surtout pour être cohérent avec notre politique de protection des origines. Quand on poursuit les usurpateurs d'une appellation à l'étranger, on ne doit pas prêter le flanc à la critique sur notre propre marché», poursuit Marie Guittard. Chaque année, l'Inao dépense en effet un million d'euros pour éviter les utilisations abusives d'appellations contrôlées.

Trois mois de travail

Cette réunion réunissait les quatre derniers petits producteurs d'AOP: la Fromagerie du Val de Sienne et les Fromages de Stéphanie, ainsi que Messieurs Mercier et Durand, deux producteurs fermiers. Ainsi que les producteurs industriels, fabriquant des AOP et du camembert «fabriqué en Normandie». Le but: éviter une procédure judiciaire forcément longue et coûteuse, et trouver un moyen de mieux distinguer les deux identités de chaque appellation, forcément très attachées à l'utilisation des mentions «camembert» et «Normandie» sur leurs boîtes. Un vrai casse-tête. Les parties prenantes se sont toutefois engagées à trouver une piste de résolution au plus tard d'ici fin février. Il reste trois mois de travail...